Des fibres à la place des laxatifs : quand l’alimentation remplace les médicaments polluants
Marion Bouvard, aide-soignante depuis sept ans dans la maison d’accueil spécialisée, prépare le petit déjeuner à base de fibres. - © Mathieu Génon / Reporterre
Marion Bouvard, aide-soignante depuis sept ans dans la maison d’accueil spécialisée, prépare le petit déjeuner à base de fibres. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Un établissement public de santé mentale de l’Aube a réussi à drastiquement diminuer la consommation de médicaments, pour le mieux-être des résidents. Et ce, en adaptant seulement les petits-déjeuners.
Brienne-le-Château (Aube), reportage
Line se régale d’un bol de porridge d’avoine au chocolat. Il présente un triple avantage : il est gourmand, il contient des fibres pour combattre la constipation et « au moins, on n’a plus de médicament dans le derrière », commente la résidente handicapée physique et mentale avec malice.
À 8 heures, en cette journée de juillet, elle est attablée dans la salle commune ensoleillée de l’établissement public de santé mentale de La Fontaine de l’Orme, à Brienne-le-Château (Aube). Depuis les changements alimentaires apportés au petit déjeuner en 2025, dans son cas, finis les traitements de lavement utilisés en dernier recours pour éviter l’occlusion intestinale.
C’est aussi l’heure des premiers médicaments de la journée. Comme la majorité des résidents, Line prend un neuroleptique. Ces antipsychotiques sont prescrits en cas de troubles psychiatriques, notamment dans le traitement d’états d’agitation en milieu psy. Et qui ont comme effet indésirable de constiper. Ajouté à cela une position assise du fait de son handicap moteur la majeure partie de la journée, le transit est très compliqué.
Des médicaments polluants
Le premier réflexe demeure l’usage des laxatifs en guise de solution de « facilité ». Résultat, ce sont les médicaments les plus consommés au sein des établissements publics de santé mentale des Hôpitaux Champagne Sud (les unités d’hospitalisation en psychiatrie et la maison d’accueil spécialisée de La Fontaine de l’Orme), près de 1 sur 10.
« Le sujet est tabou en société, mais bien connu dans le milieu. Les piluliers débordaient de laxatifs, il fallait les bourrer pour que cela rentre, cela nous a décidé à agir en 2025 », souligne Fabienne Leguay, pharmacienne de cette maison d’accueil spécialisée. D’autant que plus on en prend, plus on en a besoin. « Le colon devient paresseux, le transit travaille moins tout seul, ce n’est pas bon à long terme d’abuser des laxatifs », précise l’experte des médicaments. Les personnes handicapées, mais aussi âgées qui vivent en structure médicosociale, sont les principales affectées.
Économiser l’équivalent de près de deux tours de la Terre en voiture
En 2025, en moyenne, les résidents de cet établissement du groupement des Hôpitaux Champagne Sud prenaient 1,7 purgatif par jour, certains, jusque 12… En deux mois, 953 laxatifs étaient distribués pour 10 résidents. Et seulement 29 les deux premiers mois de tests, quand leur dispensation est devenue l’exception plutôt que la règle.
Une initiative vertueuse pour les résidents, le personnel soignant, et l’empreinte carbone, indissociable de la production de médicaments : les émissions moyennes des principes actifs sont estimées à 65 kgCO₂e/kg, près de 105 fois plus que l’intensité carbone du ciment, note The Shift Projet. Cette production est exportée bien souvent à l’autre bout de la Terre, d’où ce lourd bilan. D’autant que les laxatifs sont fabriqués en masse pour répondre à la demande.
Les deux principes actifs du purgatif le plus commun, le macrogol, se positionnent sur les deuxième et troisième marches du podium de ceux les plus consommés en volume en France, juste après le paracétamol.
À première vue, ces émissions de gaz à effet de serre inhérentes à la fabrication des médicaments, perçus comme essentiels, paraissent incompressibles. En réalité, elles le sont, par une réflexion autour de la surconsommation. Cette baisse drastique de la distribution de laxatifs, à l’échelle de la maison d’accueil de 67 personnes, permet en un an d’économiser l’équivalent de près de deux tours de la Terre en voiture.
Un changement radical obtenu en apportant davantage de fibres dans l’alimentation. À présent, Line décide si elle demande un laxatif ou non à l’infirmière. « Aujourd’hui je n’en prends pas, j’ai fait mes besoins hier », commente la résidente âgée de 56 ans dont dix à la maison d’accueil, le temps de confectionner une petite collection de poupées et de peluches alignées dans sa chambre.
Compte tenu des maigres budgets que l’État consacre au secteur médicosocial, la marge d’amélioration est très étroite et le menu proposé aux résidents des établissements, clairement pas la priorité... Et tant pis si ça affecte leur bien-être mental, mais aussi physique, voire leur dignité. « Nous avons seulement la main sur le petit déjeuner, les autres repas sont préparés par un prestataire extérieur malheureusement. Nous avons fait remonter qu’ils manquent de fibres, surtout pour la majorité des résidents qui ont des difficultés de déglutition. Les purées contiennent peu de légumes », témoigne Clarisse Martin, la diététicienne de l’établissement.
Justement, le menu de Line est adapté car elle a du mal à déglutir. Alors la plupart des aliments sont mixés pour éviter les fausses routes, ce qui retire les fibres des fruits et légumes : ils en comportent davantage mangés entiers. « Des compotes sont proposées, plus faciles à avaler. Nous avons agi en priorité sur les céréales, le pain notamment, que les résidents affectionnent le plus au petit déjeuner en proposant une option complète », commente l’experte de la nutrition.
Les habituelles recommandations pour améliorer le transit, davantage de fruits, de légumes et d’activités physiques, ne sont pas si évidentes à mettre en place en établissement et selon les handicaps. Peu d’activités physiques sont possibles pour Line, dont les déplacements se font en fauteuil roulant.
Moins de douleurs, plus d’économies
Ophélie, elle, se force à boire de l’eau enrichie en magnésium, parfois coupée au jus d’orange, « pour cacher le goût ». Ce type d’eau a été ajouté au « protocole transit » mis en place en 2025 pour diminuer les médicaments. De même que la proposition plus répandue de poudres de fibres en compléments alimentaires, afin d’assurer l’apport de 5 grammes de fibres nécessaires le matin.
Zeliha Blezeau, préparatrice en pharmacie, a intégré l’équipe en 2024, dans un contexte de manque d’infirmières. La tâche de l’attribution des médicaments, et en particulier des purgatifs, était très chronophage. « Pour les résidents qui vivent en permanence ici, nous devons leur apporter du confort, le plaisir de manger doit passer avant la médication, d’autant que les laxatifs provoquent des douleurs, des ballonnements. Il y a d’autres options de bon sens », assure la trentenaire.
« Le plaisir de manger doit passer avant la médication »
D’ailleurs, les résidents demandent moins à consulter le médecin pour des souffrances au ventre depuis le nouveau menu matinal. À présent, il prépare des ordonnances de laxatif « si besoin » et les soignantes décident avec les résidents s’ils sont nécessaires ou non.
Autre avantage : la mise en place du protocole a généré 2 589 euros d’économies. « Les budgets sont serrés alors pour se faire entendre des directions, l’argument des économies réalisées est celui qui compte », remarque Sandrine Alanièce, cadre hygiéniste et chargée de missions développement durable des Hôpitaux Champagne Sud.
Elle a récemment présenté l’initiative à l’Ehpad voisin. Les 130 résidents y consomment encore plus de laxatifs qu’à la période préprotocole de la maison d’accueil. Car la prescription en laxatif est un peu trop automatique pour les personnes souvent assises ou alitées, qu’elles soient handicapées physiques et âgées.