« Bien-être animal » pour les poulets : un logo qui prend les consommateurs pour des jambons
Le nouveau logo « Bien-être animal — filière agricole engagée ». - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Le nouveau logo « Bien-être animal — filière agricole engagée ». - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
Certains poulets ou morceaux de poulets vendus dans les supermarchés ont désormais un nouveau logo louant le « bien-être animal » derrière ces produits. Des associations dénoncent un logo trompeur et une « démarche marketing outrancière ».
Un poulet blanc au trait bleu avec un gros cœur rouge. Juste au-dessous s’affiche la mention « Bien-être animal — filière agricole engagée ». C’est le nouveau logo apposé depuis début septembre sur certains poulets ou morceaux de poulets commercialisés en supermarché. Si la démarche semble louable à première vue, quatre associations [1] dénoncent « une démarche marketing outrancière » et ont annoncé avoir saisi la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), estimant que ce logo crée la confusion chez les consommateurs, voire les trompe.
Le logo a été initié par le groupe LDC, leader français de la volaille qui détient des marques comme Le Gaulois et Maître Coq, et mis en œuvre par le collectif Filière agricole engagée pour élever le bien-être animal. Celui-ci regroupe 80 acteurs de la filière avicole (de l’éleveur au distributeur en passant par les couvoirs et les industriels). Plus de 1 300 éleveurs seraient déjà engagés dans cette démarche, soit près de 20 % de la production française de poulets.
En choisissant un produit étiqueté avec ce logo, le consommateur peut compter sur le respect de cinq garanties « essentielles » en termes de bien-être animal, insistent ses promoteurs : l’animal a été élevé dans un poulailler avec lumière naturelle ; il a bénéficié de plus d’espace grâce à une densité d’élevage inférieure de 10 % aux seuils maximaux autorisés par la réglementation européenne ; le bâtiment est aménagé « pour favoriser les comportements naturels » avec des ficelles, des blocs à picorer ou des substrats végétaux, des perchoirs, voire des bottes de paille ; les exigences sanitaires sont strictes et contrôlées ; les éleveurs et le personnel bénéficient de formation sur le bien‑être et la protection des animaux. Ces mesures « vont au-delà de la réglementation actuelle », insiste le collectif, qui indique que près de 20 % de la production française arbore d’ores et déjà ce poulet au cœur rouge.
La démarche reprend en partie les critères de l’European Chicken Commitment (ECC), initiative lancée en 2017 par une trentaine d’associations européennes de protection animale, pour mettre fin aux pires pratiques d’élevage et d’abattage des poulets en France. Le groupe industriel LDC s’était d’ailleurs lui-même engagé en juillet 2025 à respecter les critères de l’ECC d’ici 2028, une annonce saluée par les organisations de défense animale.
10 % d’espace en plus ou... 0 %
Pourtant, ces mêmes associations font part aujourd’hui de leur réprobation face à son logo Bien-être animal. Leur principal reproche concerne l’absence de deux critères essentiels qui figurent dans l’ECC, à savoir la densité réduite à 30 kg/m² (qui correspond à 15 poulets par m²) et l’interdiction de souches à croissance ultrarapide (appelés aussi turbopoulets), deux prérequis pour pouvoir commencer à parler de bien-être animal, selon elles.
Avec le référentiel du logo Bien-être animal, « les producteurs pourront aller jusqu’à une densité de 38 kg par m² », alerte Françoise Burgaud, responsable études et bien-être animal à Welfarm, ce qui représente environ 19 poulets par m². C’est déjà le plafond prévu par la réglementation européenne. Mais la plupart des éleveurs français bénéficient actuellement de dérogations pour atteindre 42 kg/m², soit environ 22 poulets au m².
D’ailleurs, le collectif initié par LDC s’appuie sur ce maximum dérogatoire pour expliquer à Reporterre que les poulets qu’il labellise disposent « d’environ 10 % d’espace disponible supplémentaire ». Mais sans préciser que ce serait 0 % si les éleveurs ne bénéficiaient pas de dérogation.
Par ailleurs, l’ECC exclut les souches à croissance rapide. « Or si vous regardez les cinq garanties du nouveau logo, il n’y a aucun engagement sur la souche. Autrement dit, le logo pourra être apposé sur des poulets issus de souches à croissance rapide », constate Mme Burgaud.
Elle rappelle que de nombreux travaux scientifiques ont montré que ces souches entraînent d’importants problèmes de santé et des souffrances chez les volatiles. En février 2023, même l’Autorité européenne de sécurité des aliments européenne (Efsa) jugeait « primordiales pour les poulets » de mettre fin à l’utilisation des souches à croissance rapide et d’abaisser les densités dans les élevages.
Un poulet 100 % français... sans garantie qu’il ait été élevé en plein air
Le collectif Bien-être animal justifie la mise en place de son logo par une volonté de s’inscrire dans « une logique de progrès continu dans le temps » et par des raisons concurrentielles : « Le développement de l’European Chicken Commitment est une ambition de la filière alors que la demande des consommateurs est aujourd’hui portée par le poulet du quotidien confronté à la concurrence des pays tiers à l’Europe », écrit-il à Reporterre.
Le poulet pourra très bien avoir vécu toute sa vie en poulailler, sans aucun accès à l’extérieur
Il rappelle que les poulets provenant de pays hors de l’Union européenne ne sont pas soumis aux mêmes exigences de production, de bien-être animal et de contrôle que celles appliquées quotidiennement par les éleveurs français. « Nous créons un référentiel mieux-disant en matière de bien-être animal via une offre française qui reste compétitive et qui propose aux consommateurs d’aller vers plus de bien-être animal. »
Autrement dit, si vous souhaitez un poulet 100 % français, vous pouvez vous fier à ce logo, mais vous n’aurez aucune garantie qu’il soit élevé en plein air, par exemple. Il pourra très bien avoir vécu toute sa vie en poulailler, sans aucun accès à l’extérieur.
Multiplication des logos et allégations
Au-delà de ce cas, Welfarm et ses trois consœurs alertent sur la multiplication des logos et autres allégations portant sur le bien-être animal « sans garantir un niveau d’exigence fondé scientifiquement et une information fiable » entraînant une dépréciation de la notion même de bien-être animal. Elles dénoncent notamment la démarche « Élevages bien-être », créée en juin 2024 par un autre agroindustriel : Cooperl, leader de la production porcine française.
Pour elles, le seul étiquetage digne de ce nom est l’étiquette Bien-être animal (à ne pas confondre avec le nouveau logo), visible sur les emballages depuis 2019 et « coconstruite tout autant avec des producteurs, des transformateurs, des distributeurs, des ONG de protection animale et le concours de scientifiques reconnus ». Cette étiquette indique le niveau de bien-être animal, via un score pouvant aller de A à E, ainsi que le mode d’élevage.
« Le niveau C, pour nous, c’est le premier palier à partir duquel on peut commencer à parler de bien-être animal, même s’il n’y a pas d’obligations d’accès à l’extérieur. C’est à partir du B que cet accès est garanti », détaille la responsable chez Welfarm. En 2025, 15 % de la production française de poulets était concernée par l’étiquette et 40 % des éleveurs français, soit 3 700 élevages, avaient déjà été audités. Elle a également été mise en place en 2025 sur la viande de porc.